15/01/2026
Aux yeux de la loi, une agression devrait presque mécaniquement se transformer en plainte.
Dans la réalité, le silence l’emporte sur le dossier pénal ouvert. Avant de parler à la police, une victime passe en revue, parfois en quelques secondes, les récompenses possibles et les
répercussions potentielles de sa décision :
Dans cette perspective, la question du « pourquoi les victimes ne portent pas plainte » ne renvoie pas à une supposée passivité, mais à un calcul rationnel.
Quand la balance coûts‑bénéfices penche du côté de la peur, de la culpabilité de la victime ou de la méfiance envers les institutions, taire la violence devient, paradoxalement, la décision jugée
la plus raisonnable.
Les recherches récentes montrent que la non‑déclaration d’un crime repose sur un véritable arbitrage rationnel.
> La victime anticipe d’abord les coûts possibles de la plainte.
Parmi ces coûts, plusieurs dimensions reviennent de manière récurrente :
À ces coûts s’ajoute un doute central :
Si la victime estime que la police n’aura ni les moyens ni la volonté d’enquêter, l’effort de porter plainte devient irrationnel.
> Face à cela, les bénéfices potentiels :
Le silence devient alors, aux yeux de la victime, une décision raisonnable.

L’étude d’Asiama et Zhong, mobilisant les données de la « National Crime Victimization Survey » américaine, montre que deux facteurs augmentent la probabilité de signaler le crime à la police :
Lorsque l’infraction est considérée comme sérieuse (usage d’une arme, blessures, fort préjudice financier), le coût de ne pas porter plainte devient très élevé.
La victime anticipe un risque de re-victimisation grave ou un dommage irréversible
> Le calcul bascule alors en faveur du signalement.
La possibilité de reconnaître l’auteur joue également un rôle décisif.
> À l’inverse, lorsque l’auteur reste inconnu, beaucoup de victimes jugent futile de porter plainte, anticipant une enquête sans résultat.
Un résultat surprenant des travaux récents tient à la victimisation répétée :
> Au contraire, l’étude citée montre une baisse de la probabilité de signalement lorsque les faits se répètent.
Plusieurs mécanismes peuvent expliquer ce paradoxe.
Ensuite, certains développent des stratégies d’auto‑protection informelles (éviter certains lieux, modifier leurs routines) plutôt que de recourir à la justice.
> Enfin, la crainte d’être perçue comme « procédurière » ou « faiseuse d’histoires » par la police dissuade des victimes.

La culpabilité de la victime occupe la place centrale dans le non‑recours.
Les personnes agressées intériorisent une part de responsabilité :
Ces auto‑accusations se combinent à un environnement social qui interroge la crédibilité de la victime, ses choix vestimentaires ou son passé intime.
Cette dynamique produit une double peine :
> Dénoncer une agression expose alors à l’humiliation, à l’attaque de la réputation, voire à la rupture de certains liens familiaux ou amicaux.
Ce mécanisme est renforcé dans les violences sexuelles ou conjugales, où les stéréotypes sur la « vraie victime » et la suspicion de mensonge qui restent très présentes.
Le calcul rationnel intègre alors un coût symbolique important :
Un autre frein à la plainte vient de la peur de représailles. Lorsque l’auteur est un proche, (conjoint, membre de la famille ou du quartier) la dénonciation menace un équilibre relationnel, aussi violent soit‑il.
Dans ces configurations, le calcul coûts‑bénéfices dépasse largement la question pénale.
Pour certaines victimes, l’intervention policière est perçue comme susceptible d’aggraver l’insécurité plutôt que de la réduire.
Là encore, la décision de ne pas porter plainte apparaît rationnelle au regard des ressources disponibles et des menaces anticipées.
Les décisions individuelles de ne pas porter plainte alimentent le chiffre noir de la criminalité, avec des effets collectifs majeurs.
D’un point de vue statistique, les infractions non enregistrées faussent l’image des phénomènes criminels, sous‑estimant certains types de violences au profit d’autres plus souvent
déclarés.
Ainsi, la décision apparemment privée de taire une agression pèse sur la capacité collective à :
La rationalité individuelle de la victime se heurte alors à un coût social plus large :
Les principaux résultats disponibles reposent sur des enquêtes de victimation déclaratives, comme la NCVS.
Ces instruments souffrent de plusieurs limites :
Les données reflètent déjà un premier filtre :
Les analyses quantitatives intègrent souvent des variables sociodémographiques classiques (âge, sexe, niveau d’études), mais la dimension culturelle et la position sociale restent sous‑explorées.
Les recherches futures gagneraient à intégrer ces variables afin de saisir des formes contemporaines de non‑recours à la plainte.
Répondre à la question « Violence : pourquoi les victimes ne portent pas plainte ? » impose de rompre avec l’idée d’une victime irrationnelle, paralysée par la peur ou la passivité.
Le silence des victimes n’est pas synonyme d’indifférence à la justice, mais souvent la conséquence d’un environnement institutionnel et social qui rend le dépôt de plainte disproportionnellement
coûteux.
Réduire le chiffre noir de la criminalité passe dès lors par une transformation des conditions mêmes du signalement :
> À ces conditions seulement, dénoncer une agression pourra, pour un plus grand nombre de victimes, redevenir un choix rationnel et soutenable.
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