15/01/2026

Violence : pourquoi les victimes ne portent pas plainte ?

Violence : pourquoi les victimes ne portent pas plainte

Aux yeux de la loi, une agression devrait presque mécaniquement se transformer en plainte.

Dans la réalité, le silence l’emporte sur le dossier pénal ouvert. Avant de parler à la police, une victime passe en revue, parfois en quelques secondes, les récompenses possibles et les répercussions potentielles de sa décision :

  • Protection ou représailles
  • Reconnaissance ou mise en doute
  • Réparation ou procédure interminable

Dans cette perspective, la question du « pourquoi les victimes ne portent pas plainte » ne renvoie pas à une supposée passivité, mais à un calcul rationnel.

Quand la balance coûts‑bénéfices penche du côté de la peur, de la culpabilité de la victime ou de la méfiance envers les institutions, taire la violence devient, paradoxalement, la décision jugée la plus raisonnable.

Violence - Pourquoi les victimes ne portent pas plainte
Violence - Pourquoi les victimes ne portent pas plainte

Les vrais facteurs du non-signalement : études empiriques

Une décision structurée par un calcul coûts-bénéfices

Les recherches récentes montrent que la non‑déclaration d’un crime repose sur un véritable arbitrage rationnel. 

> La victime anticipe d’abord les coûts possibles de la plainte.

Pourcentage d'incidents de victimisation déclarés ou non à la police dans l'enquête NCVS 2018
Pourcentage d'incidents de victimisation déclarés ou non à la police dans l'enquête NCVS 2018

Parmi ces coûts, plusieurs dimensions reviennent de manière récurrente :

  • Coûts psychologiques : revivre les faits, subir des interrogatoires répétitifs, affronter le doute des professionnels.
  • Coûts sociaux : risque d’étiquetage, peur d’être réduite à son statut de victime, crainte d’une mise en cause de la moralité ou du mode de vie.
  • Coûts matériels : temps perdu, déplacements, procédures longues, éventuels frais d’avocat.

À ces coûts s’ajoute un doute central : 

  • La probabilité perçue d’obtenir un résultat utile

Si la victime estime que la police n’aura ni les moyens ni la volonté d’enquêter, l’effort de porter plainte devient irrationnel.

  • L’absence de confiance dans le système pénal, alimentée par des expériences personnelles ou des récits d’échec, renforce ce calcul défavorable au dépôt de plainte.

> Face à cela, les bénéfices potentiels :

  • De punir l’auteur
  • De prévenir une nouvelle agression
  • D’obtenir une indemnisation
  • Ou de restaurer un sentiment de justice, ne suffisent pas toujours à contrebalancer la somme des coûts anticipés

Le silence devient alors, aux yeux de la victime, une décision raisonnable.

Gravité perçue, identité de l’auteur et probabilité de signalement

Effet de la gravité, de l'identification de l'auteur et de la répétition des faits sur la propension à signaler un crime
Effet de la gravité, de l'identification de l'auteur et de la répétition des faits sur la propension à signaler un crime

L’étude d’Asiama et Zhong, mobilisant les données de la « National Crime Victimization Survey » américaine, montre que deux facteurs augmentent la probabilité de signaler le crime à la police :

  • La gravité perçue des faits
  • Et la capacité à identifier l’agresseur

Lorsque l’infraction est considérée comme sérieuse (usage d’une arme, blessures, fort préjudice financier), le coût de ne pas porter plainte devient très élevé.

La victime anticipe un risque de re-victimisation grave ou un dommage irréversible

  • Dans cette situation, ne pas dénoncer une agression apparaît plus dangereux que d’affronter les coûts d’une procédure.

> Le calcul bascule alors en faveur du signalement.

La possibilité de reconnaître l’auteur joue également un rôle décisif.

  • Si l’agresseur est clairement identifiable, la victime croit davantage que la police pourra agir efficacement
  • L’incertitude diminuant, les chances de sanction semblent plus réelles, ce qui augmente le bénéfice attendu de la plainte.

> À l’inverse, lorsque l’auteur reste inconnu, beaucoup de victimes jugent futile de porter plainte, anticipant une enquête sans résultat.

Victimisation répétée, lassitude et défiance envers la police

Un résultat surprenant des travaux récents tient à la victimisation répétée : 

  • Les victimes qui subissent plusieurs fois un même type de crime ne sont pas forcément celles qui portent le plus plainte

> Au contraire, l’étude citée montre une baisse de la probabilité de signalement lorsque les faits se répètent.

Plusieurs mécanismes peuvent expliquer ce paradoxe.

  • D’abord, la répétition d’infractions non résolues nourrit l’idée que la plainte est inefficace
  • Puis, si les tentatives précédentes n’ont donné lieu à aucune protection ou sanction, la victime peut rationnellement considérer qu’un nouveau signalement ne changera rien

Ensuite, certains développent des stratégies d’auto‑protection informelles (éviter certains lieux, modifier leurs routines) plutôt que de recourir à la justice.


> Enfin, la crainte d’être perçue comme « procédurière » ou « faiseuse d’histoires » par la police dissuade des victimes.

Au-delà de la peur : facteurs psychologiques et sociaux du silence

Culpabilité de la victime, honte et dissuasion sociale

Influence du statut matrimonial, du sexe et de l'origine ethnique sur la probabilité de signaler un crime
Influence du statut matrimonial, du sexe et de l'origine ethnique sur la probabilité de signaler un crime

La culpabilité de la victime occupe la place centrale dans le non‑recours.

Les personnes agressées intériorisent une part de responsabilité :

  • Avoir bu
  • Avoir accepté un rendez‑vous
  • Ne pas avoir résisté

Ces auto‑accusations se combinent à un environnement social qui interroge la crédibilité de la victime, ses choix vestimentaires ou son passé intime.

Cette dynamique produit une double peine :

  • D’une part, la victime souffre du traumatisme initial
  • D’autre part, elle anticipe une remise en cause publique lors de l’enquête ou du procès

> Dénoncer une agression expose alors à l’humiliation, à l’attaque de la réputation, voire à la rupture de certains liens familiaux ou amicaux.

  • Dans ce contexte, garder le silence devient un moyen de préserver une identité sociale déjà fragilisée

Ce mécanisme est renforcé dans les violences sexuelles ou conjugales, où les stéréotypes sur la « vraie victime » et la suspicion de mensonge qui restent très présentes.

Le calcul rationnel intègre alors un coût symbolique important :

  • Perdre sa dignité, son réseau ou sa légitimité sociale

Peur des représailles et coûts relationnels

Un autre frein à la plainte vient de la peur de représailles. Lorsque l’auteur est un proche, (conjoint, membre de la famille ou du quartier) la dénonciation menace un équilibre relationnel, aussi violent soit‑il.

  • Porter plainte peut signifier la perte d’un logement, d’un revenu, d’un parent pour les enfants, ou la rupture avec tout un groupe de soutien

Dans ces configurations, le calcul coûts‑bénéfices dépasse largement la question pénale.

  • Le risque de violences accrues après le dépôt de plainte
  • La dépendance économique
  • L’isolement social potentiel pèsent très lourd

Pour certaines victimes, l’intervention policière est perçue comme susceptible d’aggraver l’insécurité plutôt que de la réduire.

Là encore, la décision de ne pas porter plainte apparaît rationnelle au regard des ressources disponibles et des menaces anticipées.

Conséquences collectives du chiffre noir de la criminalité

Les décisions individuelles de ne pas porter plainte alimentent le chiffre noir de la criminalité, avec des effets collectifs majeurs.

D’un point de vue statistique, les infractions non enregistrées faussent l’image des phénomènes criminels, sous‑estimant certains types de violences au profit d’autres plus souvent déclarés.

Ainsi, la décision apparemment privée de taire une agression pèse sur la capacité collective à :

  • Comprendre
  • Prévenir
  • Et sanctionner la violence

La rationalité individuelle de la victime se heurte alors à un coût social plus large : 

  • Un système de sécurité publique aveugle à une partie des atteintes subies

Lacunes méthodologiques : ce que les enquêtes de victimation ne capturent pas

Limites méthodologiques des enquêtes de victimation

Les principaux résultats disponibles reposent sur des enquêtes de victimation déclaratives, comme la NCVS.

Ces instruments souffrent de plusieurs limites :

  • Mémoire imparfaite
  • Réticence à évoquer certains faits
  • Différences culturelles dans la définition de ce qu’est une « agression »

Les données reflètent déjà un premier filtre : 

  • Seules les victimisations reconnues comme telles par les personnes interrogées sont saisies

Variables négligées : culture, genre, statut migratoire, numérique

Les analyses quantitatives intègrent souvent des variables sociodémographiques classiques (âge, sexe, niveau d’études), mais la dimension culturelle et la position sociale restent sous‑explorées. 

  • Or, le calcul coûts‑bénéfices d’une victime migrante sans titre de séjour, d’un adolescent ou d’une femme dépendante économiquement de son conjoint ne se structure pas de la même manière

Les recherches futures gagneraient à intégrer ces variables afin de saisir des formes contemporaines de non‑recours à la plainte.

Conclusion

Répondre à la question « Violence : pourquoi les victimes ne portent pas plainte ? » impose de rompre avec l’idée d’une victime irrationnelle, paralysée par la peur ou la passivité. 

Le silence des victimes n’est pas synonyme d’indifférence à la justice, mais souvent la conséquence d’un environnement institutionnel et social qui rend le dépôt de plainte disproportionnellement coûteux.

Réduire le chiffre noir de la criminalité passe dès lors par une transformation des conditions mêmes du signalement : 

  • Procédures plus accessibles, protection réelle contre les représailles, lutte contre la culpabilisation et la stigmatisation, prise en compte des contraintes matérielles et relationnelles

> À ces conditions seulement, dénoncer une agression pourra, pour un plus grand nombre de victimes, redevenir un choix rationnel et soutenable.


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