03/06/2026

Quand un couple bascule dans la violence

Quand un couple bascule dans la violence

L’homicide conjugal représente l’issue la plus tragique des dynamiques de contrôle dans le couple et de violence psychologique.

Entre 1979 et 1998 au Canada, le taux annuel était de 10 femmes pour 3 hommes par million de couples (statistique Canada, 2000).

  • Quand un couple bascule dans la violence, les motivations diffèrent profondément entre hommes et femmes

La théorie de la « propriété masculine » (Daly & Wilson, 1988) et celle de la légitime défense (Browne, 1987) offrent deux cadres explicatifs.

L’objectif est de comprendre, en s’appuyant sur les facteurs de risque documentés, comment la jalousie sexuelle, la séparation et l’emprise violente transforment un conflit conjugal en drame irréparable.

Comprendre le contrôle dans le couple par la théorie de la propriété masculine

La jalousie sexuelle comme moteur de l’homicide conjugal

Selon Wilson et Daly, la théorie de la propriété masculine postule que les hommes perçoivent leur conjointe comme une possession reproductive.

Cette vision favorise un contrôle dans le couple fondé sur la jalousie sexuelle

  • En Ontario, 52 % des homicides conjugaux en 1991-1992 ont suivi une dispute, et 24 % une jalousie directe (Wilson & Daly, 1994)
  • À Chicago, la jalousie a motivé 19 % des meurtres d’ex-conjointes de fait (Block & Christakos, 1995).

Le sentiment de possession pousse l’homme à menacer de la sorte :

  • « Si je ne peux pas l’avoir, personne ne le pourra. »

La violence comme outil de contrôle

La violence psychologique et physique devient alors un moyen de maintenir l’emprise. Quand un couple bascule dans la violence, les assauts non létaux et les menaces de mort précèdent souvent l’homicide.

  • Au Canada, entre 1991 et 1997, les enquêteurs avaient connaissance de violences antérieures dans 56 % des cas.
  • À Dayton (Ohio), 64 % des femmes tuées par un partenaire intime subissaient déjà des coups (Campbell, 1992).

Les jeunes femmes mariées de moins de 25 ans présentent un risque maximal :

  • 29 pour 1 million de couples (Enquête sur l’homicide, 1999)
Violence conjugale : données statistiques clés
Violence conjugale : données statistiques clés

Quand la séparation précipite le basculement dans l’homicide conjugal

Le risque accru après la rupture

La séparation constitue quasiment toujours le déclencheur dangereux.

  • Les femmes séparées courent un risque 26 fois plus élevé d’être tuées que les femmes mariées (79 contre 3 pour un million de couples, Wilson & Daly, 1993)

En Nouvelle-Galles du Sud, 98 des 217 femmes tuées avaient quitté leur conjoint ou étaient en procédure (Wallace, 1986).

Quand un couple bascule dans la violence, la décision unilatérale de la femme de partir est perçue comme un affront à la propriété masculine.

  • Les deux premiers mois suivant la séparation sont les plus critiques

Le suicide élargi comme prolongement de l’emprise

Le meurtre de la conjointe et des enfants reflète cette possession extrême.

  • Au Canada, 10 des 23 familles tuées entre 1974 et 1983 ont été suivies du suicide de l’auteur (Daly & Wilson, 1988)

Les hommes qui se sentent propriétaires de leur famille estiment qu’elle ne peut survivre sans eux.

La violence psychologique associée à des menaces récurrentes précède souvent ces passages à l’acte.
Néanmoins, la rupture n’explique pas tout :

  • Sur 78 000 divorces en Ontario en 1990, seuls 1 435 féminicides conjugaux ont eu lieu sur 19 ans, ce qui montre la rareté relative du passage à l’acte

Homicide conjugal et légitime défense : quand la femme tue son partenaire

Des femmes victimes qui ripostent

Lorsque la femme est l’auteure de l’homicide conjugal, la dynamique diffère.

  • La majorité des études (Browne, 1987 ; Campbell, 1992) indiquent une réaction à des violences répétées

Dans l’échantillon de Campbell, 79 % des femmes ayant tué leur conjoint avaient été battues.

En Californie, Totman (1978) a relevé que 29 femmes sur 30 incarcérées avaient subi des violences.

Quand le couple bascule dans la violence, la légitime défense apparaît alors comme le mobile principal, et non la jalousie.

Browne (1987) a comparé 42 femmes accusées de meurtre à 205 femmes battues non meurtrières : 

  • Les conjoints des premières consommaient plus d’alcool et de drogues, et multipliaient les menaces de mort

Limites du modèle de la légitime défense

Toutefois, d’autres facteurs interviennent. Roberts (1996) a montré que les femmes incarcérées pour avoir tué leur agresseur présentaient plus souvent :

  • Des antécédents d’agression sexuelle dans l’enfance
  • Un abandon scolaire
  • Des problèmes de toxicomanie
  • Et des tentatives de suicide

La rareté de ces actes (échantillons souvent petits) complique les généralisations.

La violence psychologique vécue sur la longue durée reste centrale, mais elle interagit avec des vulnérabilités personnelles.

> Le concept de « syndrome de la femme battue » (Walker, 1979) a été critiqué pour son risque de stéréotype passif, alors que ces femmes agissent principalement pour préserver leur vie.

Études sur la violence et les vulnérabilités
Études sur la violence et les vulnérabilités

Prévenir le basculement : enjeux de prévention et pistes d’action

Agir sur les facteurs de risque identifiés

La prévention devrait cibler le contrôle dans le couple et la tolérance à la violence. 

  • Le renforcement des compétences relationnelles et les campagnes sociétales sont une illusion anglo-saxonnes.

L’intervention précoce sur le contrôle de l’alcool comme facteur aggravant a prouvé son efficacité : 

  • Dans l’étude de Goetting (1987), 37,5 % des femmes et 44,6 % des hommes avaient bu avant l’homicide

>  Traiter la toxicomanie des deux partenaires est une piste concrète

Protéger les victimes après la séparation

Les femmes qui quittent leur conjoint devraient disposer de refuges sûrs et de lois anti-harcèlement (ex : Espagne).

Browne et Williams (1989) ont trouvé une corrélation négative entre la disponibilité de ressources pour femmes battues et le taux d’homicide commis par des conjointes.

  • Autrement dit, plus de protection diminue les passages à l’acte défensifs

Le système judiciaire doit reconnaître le contexte de violence subie, sans pathologiser les victimes. 

L’éducation du public et des professionnels reste un levier efficace de plus.

Depuis 1996, la baisse des homicides conjugaux au Canada (statistique Canada, 2000) s’explique par l’amélioration du statut économique des femmes et la multiplication des refuges. 

Cela exigerait une transformation des rapports de pouvoir inégaux et une société moins tolérante envers toute forme d’agression.


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