28/03/2026

Arts martiaux : moins d’hostilité avec le temps

Arts martiaux : moins d’hostilité avec le temps

La question des effets psychologiques des disciplines de combat fait l’objet d’un débat ancien. 

Certains modèles théoriques, comme l’apprentissage social de Bandura, suggèrent que l’exposition à des actes hostiles renforcerait les tendances agressives. 

  • À l’opposé, des enquêtes antérieures menées auprès de pratiquants d’arts martiaux indiquent une diminution de l’hostilité associée à la pratique.

Toutefois, ces travaux comparatifs ne portaient que sur des populations internes à ces disciplines. 

  • Une recherche menée par Daniels et Thornton (1990) a élargi le périmètre en confrontant deux groupes d’arts martiaux (karaté et ju-jitsu) à deux groupes sportifs distincts (badminton et rugby)


L’objectif était de déterminer 

  • Si les arts martiaux génère moins d’hostilité avec le temps
  • S’ils constituent un effet spécifique
  • Ou s’agit il d’un bénéfice partagé par toute activité physique régulière

L’analyse s’est concentrée sur trois dimensions mesurées par l’inventaire Buss-Durkee :

  • L’hostilité agressive
  • L’hostilité verbale
  • Et l’hostilité indirecte

Résultats de l'étude Daniels & Thornton (1990)

Interaction de la durée de pratique vs type de sport

Les analyses ont révélé des effets différenciés selon la nature de l’hostilité.

  • Pour l’hostilité agressive et l’hostilité verbale, une interaction notable existe entre le nombre d’années de pratique et l’appartenance au groupe « arts martiaux ».

> Aucun effet linéaire simple n’a atteint un seuil significatif, ce qui indique que ni la durée d’entraînement seule, ni le simple fait de pratiquer un art martial ne suffisent à expliquer les variations observées.

Résultats de l’interaction entre durée de pratique et type d’activité
Résultats de l’interaction entre durée de pratique et type d’activité

Comparatif des scores d'hostilité entre groupes

Le groupe « arts martiaux » présentait une durée moyenne d’entraînement de 1,6 année, tandis que le groupe « autres sports » affichait une moyenne de 8,1 années.

  • Cette différence structurelle renforce la pertinence de l’analyse d’interaction, car elle permet de distinguer l’effet propre à la discipline de celui lié à l’ancienneté.

Interprétation des mécanismes psychologiques

Rôle du cadre pédagogique traditionnel

L’absence d’effet linéaire simple pour la durée d’entraînement dans l’ensemble de l’échantillon indique que le simple fait de s’engager dans une activité physique régulière ne suffit pas à réduire l’hostilité.

  • L’effet observé est bien propre aux disciplines de combat traditionnelles.

Plusieurs mécanismes peuvent expliquer ce phénomène.

  • D’une part, le cadre pédagogique de ces pratiques valorise le contrôle de soi et impose des sanctions sociales en cas de comportement agressif non maîtrisé
  • D’autre part, la ritualisation des exercices (kata, respect du sensei, du gi et du dojo) instaure un environnement où l’opposition n’est jamais synonyme d’animosité personnelle

Nuance de l’impact sur l'hostilité indirecte

L’interaction la plus marquée concerne l’hostilité agressive (18,3 % de variance expliquée), puis l’hostilité verbale (5,9 %).

  • L’absence d’effet pour l’hostilité indirecte (bris d’objets, par exemple) suggère que les mécanismes d’inhibition à l’œuvre dans l’entraînement ciblent prioritairement les formes d’expression directe de l’agressivité.

La corrélation élevée entre échelles agressive et verbale laisse penser qu’une diminution des premières pourrait, par généralisation, entraîner une baisse des secondes.

> Toutefois, le caractère transversal des données ne permet pas d’établir une relation causale définitive.

Limites méthodologiques et biais potentiels

Quatre pistes causales sont envisagées pour explique le phénomène :

  • L’inhibition par le cadre : les règles du dojo désapprouvent les conduites hostiles malgré l’apprentissage de techniques potentiellement dangereuses
  • L’auto-sélection : les individus les plus hostiles abandonneraient plus rapidement, laissant une population apaisée en fin de parcours. Une étude rétrospective antérieure a toutefois apporté peu de crédibilité à cette hypothèse
  • La désirabilité sociale : les répondants pourraient ne pas déclarer leur hostilité. Le format anonyme employé réduit ce biais
  • Les effets transitoires de l’exercice : l’activité physique provoque des baisses passagères de l’excitation physiologique. Or, l’inventaire Buss-Durkee interroge sur les comportements habituels, non sur l’état momentané, ce qui renforce la probabilité d’un effet durable

Méthodologie de recherche et critères de sélection

Échantillon et critères d’inclusion

L’étude a porté sur 79 étudiants hommes, répartis en deux groupes.

  • Le groupe « arts martiaux » était composé de membres de clubs universitaires de karaté et de ju-jitsu
  • Le groupe « autres sports » regroupait des pratiquants de badminton et de rugby

L’homogénéité de l’échantillon en termes d’âge, de niveau d’éducation et de sexe a limité les facteurs de confusion.

Les deux clubs d’arts martiaux répondaient à trois critères de « traditionnalité » selon Nosanchuk : 

  • La pratique du kata sans opposant
  • Sanctions en cas de contact excessif
  • Et respect codifié envers l’instructeur
  • La tenue et le lieu

> La quatrième condition, méditation et philosophie, n’était que partiellement remplie.

Instrument de mesure et procédure

L’échelle utilisée est la sous-partie de l’inventaire Buss-Durkee évaluant trois formes d’hostilité explicite : 

  • Agressive (frapper quelqu’un)
  • Verbale (élever la voix)
  • Et indirecte (casser des objets de colère)

Les participants devaient estimer la probabilité d’adopter ces comportements sur une échelle à cinq points.

Le questionnaire a été distribué par les entraîneurs et capitaines des clubs.

  • Le taux de réponse déclaré dépassait 90 %
  • Le format auto-administré et anonyme visait à réduire les biais de conformité sociale

Traitement statistique des régressions hiérarchiques

Trois régressions hiérarchiques ont été conduites, une pour chaque dimension d’hostilité.

  • À la première étape, les effets linéaires (durée d’entraînement et variable indicatrice arts martiaux / autres sports) ont été introduits.
  • À la seconde étape, le produit de ces deux variables a été ajouté pour tester l’effet d’interaction

Cette méthode permet d’isoler la part de variance propre à la combinaison entre ancienneté et nature de la pratique.

Conclusion : bénéfices sous conditions déontologiques

Validation de la réduction de l'agressivité directe

L’analyse des données issues de l’étude de Daniels et Thornton confirme que les arts martiaux génère moins d’hostilité avec le temps et que cela ne relève pas d’un effet général de l’activité physique.

  • Les pratiquants d’arts martiaux traditionnels présentent, après plusieurs années d’entraînement, des scores plus faibles d’hostilité agressive et verbale que les sportifs d’autres disciplines. 

Cet effet est d’autant plus marqué que la durée de pratique s’allonge, suggérant une transformation progressive des dispositions comportementales.

Condition : nécessité d'une pratique prolongée

  • La recherche originale souligne toutefois la nécessité d’études longitudinales pour départager les effets durables des ajustements passagers.

Pour les individus soucieux de canaliser son agressivité, l’engagement dans une discipline martiale traditionnelle pourrait favoriser un relâchement et fluidité des réactions émotionnelles, à condition que la pratique soit suffisamment prolongée et que le cadre pédagogique maintienne ses exigences déontologiques.


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