02/05/2026

La prévention du crime à l’ère des mutations sociales

La prévention du crime à l’ère des mutations sociales

L’examen de la prévention du crime à l’ère des mutations sociales manifeste une transformation profonde des modèles d’action publique depuis les années 1980.

Alors que les taux de criminalité ont connu des variations historiques selon les pays, les réponses institutionnelles ont évolué d’une logique répressive vers une approche préventive multipartite. 

Cette synthèse examine trois périodes distinctes : 

  • L’émergence du tournant préventif (1980-1995)
  • Son institutionnalisation (1995-2010)
  • Puis l’ère d’austérité et d’innovation technologique (2010 à aujourd’hui)

L’enjeu central reste la répartition des responsabilités entre l’État, le marché et la société civile.

Prévention de la criminalité et ses évolutions sociétales
Prévention de la criminalité et ses évolutions sociétales

Évolution historique des stratégies préventives

Des origines classiques à la remise en cause des années 1970

Les fondements de la prévention de la délinquance remontent aux philosophes libéraux du XVIIIe siècle, pour qui homo prudens (l’individu rationnel) maximise son plaisir et minimise sa peine.

Cette vision a produit deux leviers d’action :

  • Un appareil répressif étatique inefficace (police, tribunaux, prisons) et des comportements individuels d’auto-protection

Pendant près de deux siècles, la prévention est restée une activité technique marginale, centrée sur le « renforcement des cibles » sans considération pour l’environnement social.

La hausse de la délinquance dans les années 1960-1970 a bouleversé ce schéma. - Le constat célèbre de Martinson (1974) « rien ne fonctionne » a ébranlé l’idéal rééducatif

> Les responsables politiques de certains pays ont alors cherché de nouvelles réponses, intégrant des politiques sociales visant les causes profondes de l’infraction pénale.

La stratégie de responsabilisation selon Garland

Garland (1996) a théorisé un « nouveau mode de gouvernance » fondé sur une responsabilisation des acteurs non étatiques. 

La circulaire interministérielle 8/1984 du Home Office déclarait ainsi : 

  • « Prévenir la délinquance est une tâche pour l’ensemble de la communauté »

Le rapport Morgan (1991) a préconisé une responsabilité légale des autorités locales, finalement inscrite dans le Crime and Disorder Act de 1998.

Chronologie des approches préventives 1980-2010
Chronologie des approches préventives 1980-2010

La prévention situationnelle face aux mutations sociales

Théories des opportunités et diffusion des dispositifs

La prévention situationnelle s’appuie sur les théories des activités routinières (Cohen et Felson, 1979) et du choix rationnel (Clarke et Cornish, 1985).

Son principe : 

  • Manipuler l’environnement immédiat pour réduire les occasions d’agir

Sous la direction de Gloria Laycock, l’unité de prévention du Home Office a publié près de 150 rapports de recherche testant ces approches.

L’exemple le plus frappant est la prolifération des caméras de vidéosurveillance.

  • En 2013, la British Security Industry Authority estimait à 5,9 millions le nombre de caméras au Royaume-Uni, soit 1 pour 11 habitants (estimation haute) !

Paradoxalement, alors que les Britanniques du XIXe siècle redoutaient l’État de surveillance « à la française », la situation s’est inversée : 

  • Les restrictions légales et l’opinion publique sont aujourd’hui plus sensibles en France aux intrusions des caméras

Conception environnementale et normalisation du contrôle

Le Crime Prevention Through Environmental Design, issu des travaux de Newman (1972) sur l’espace défendable, intègre des dispositifs de contrôle dans la structure physique urbaine.

Flusty (2001) distingue deux processus rendant ces mécanismes socialement acceptables : 

  • La naturalisation (le contrôle devient invisible au quotidien)
  • Et la quantification (les dispositifs trop visibles sont symboliquement réhabilités)

> L’allée grillagée, les barres aux fenêtres, les capteurs infrarouges illustrent cette banalisation de l’interdiction.

Baisse de la délinquance et hypothèse de sécuritisation

Depuis le milieu des années 1990, les pays occidentaux connaissent une baisse historique des infractions patrimoniales.

Certains chercheurs attribuent ce phénomène aux améliorations sécuritaires :

  • Vitrages renforcés
  • Systèmes d’alarme
  • Traçabilité électronique

Une étude de Farrell et al. (2016) suggère que la réduction des cambriolages a entraîné celle des violences, ces dernières étant souvent liées aux délits acquisitifs.

Cependant, cette « hypothèse sécuritaire » fait débat.

  • La progression des infractions en ligne, 69 % des fraudes à la carte bancaire dans le commerce de détail selon le British Retail Consortium (2015), pourrait indiquer un déplacement, plus qu’une baisse réelle

L’enjeu reste entier :

  • La prévention situationnelle façonne-t-elle un nouveau paysage délictuel ou simplement une migration vers le cyberespace ?

La sécurité communautaire comme réponse holistique à la délinquance

Des partenariats locaux à l’institutionnalisation légale

Le concept de sécurité communautaire, promu par le rapport Morgan, dépasse la seule prévention situationnelle pour intégrer les dimensions sociales.

  • Le Crime and Disorder Act (1998) a imposé aux autorités locales une obligation légale de coopération avec la police, donnant naissance aux Crime and Disorder Reduction Partnerships (devenus community safety partnerships en 2010)

Ce cadre institutionnel visait à combiner savoirs profanes et expertise professionnelle, pour produire des solutions adaptées aux territoires.

La tolérance zéro et ses instruments coercitifs

L’influence de la thèse toujours non prouvées de la « fenêtre brisée » (Kelling et Wilson, 1982) a orienté les gouvernements travaillistes (1997-2010) vers une politique d’intolérance envers les incivilités.
 
De nouveaux outils ont été déployés : 

  • Anti-Social Behaviour Orders
  • Couvre-feu pour mineurs
  • Youth Offending Teams

Le tournant autoritaire a culminé en 2009 avec le Single Confidence Target, mesurant la performance des partenariats à l’aune des perceptions de sécurité dans l’enquête de victimation annuelle.

Prévention développementale et ciblage des risques

Les approches développementales interviennent précocement dans les trajectoires individuelles pour prévenir l’émergence d’un potentiel infractionnel.

  • Elles s’appuient sur l’identification de facteurs de risque à différents âges (famille, groupe de pairs, école)

Van Dijk et de Waard (2009) qualifient ces dispositifs de « prévention secondaire orientée vers l’auteur », ciblant les jeunes (et leurs parents) jugés « à risque ».

L’évaluation et le profilage, dont Feeley et Simon avaient annoncé l’essor, sont devenus des instruments courants des systèmes de justice

Conclusion

La prévention du crime à l’ère des mutations sociales se trouve à une croisée décisive.

Trois évolutions majeures redessinent le paysage :

  • La diffusion de technologies de surveillance toujours plus intrusives mais banalisées
  • Le transfert des responsabilités sécuritaires vers les citoyens et le secteur privé
  • Et l’émergence d’une prévention développementale ciblant les individus « à risque »

Ces transformations, bien qu’efficaces sur certains indicateurs statistiques, soulèvent des interrogations éthiques : 

  • Jusqu’où la naturalisation du contrôle peut-elle s’étendre sans éroder les libertés civiles ?

Le déplacement des infractions vers le cyberespace n’est-il qu’une nouvelle opportunité pour une adaptation situationnelle, ou signale-t-il une mutation plus profonde des comportements délictueux ?

L’avenir dépendra des choix politiques et des modèles anthropologiques sous-jacents :

  • Une responsabilité qui n’incombe plus exclusivement à l’État, mais à l’ensemble des acteurs sociaux.

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