26/02/2026

Couteaux : la première arme des homicides

Couteaux : la première arme des homicides

L'analyse des violences interpersonnelles létales révèle des spécificités importantes dans les méthodes employées à travers le monde. 

Si les armes à feu sont prédominantes dans certaines régions, un constat s'impose pour les pays dotés d'une législation restrictive en la matière :

  • Les armes blanches, et tout particulièrement les couteaux, constituent le premier mode opératoire

L'étude des homicides dans la province d'Ispahan en Iran, entre 2013 et 2015, offre un éclairage précieux sur ce phénomène.

Dans un contexte où l'accès aux armes à feu est contrôlé, l'arme blanche devient l'outil le plus fréquent lors des passages à l'acte.

Cette recherche a eu pour objectif de décrire les caractéristiques épidémiologiques et médico-légales de ces homicides, confirmant que les couteaux sont la première arme des homicides, représentant un enjeu de santé publique et de sécurité civile spécifique, avec des profils de victimes et des dynamiques relationnelles distincts.

Couteaux : la première arme des homicides
Couteaux : la première arme des homicides

Méthodes d'homicide et armes utilisées

La prédominance de l'arme blanche

L'examen des 246 dossiers de homicides élucidés par le centre de médecine légale d'Ispahan met en lumière une hiérarchie très nette des moyens employés. 

  • L'arme blanche, par le biais du couteau, est impliquée dans 112 cas, soit 45,5 % de l'ensemble des homicides.

Ce chiffre le place très loin devant les autres méthodes.

  • Les armes à feu, bien que présentes, n'interviennent que dans 56 cas (22,8 %), suivies par la strangulation (14,2 %) et les traumatismes par objet contondant (7,3 %)

Cette répartition valide l'hypothèse de départ : 

  • Dans un environnement légal et culturel qui limite la circulation des armes à feu, cet objet domestique courant, devient le vecteur principal de la violence létale

La facilité d'accès à ces objets, couplée à leur capacité de nuisance immédiate, en fait l'instrument privilégié des affrontements.

Prédominance dans les moyens employés
Prédominance dans les moyens employés

Différences selon le sexe des victimes

L'analyse fine des données révèle des variations importantes dans l'usage des armes en fonction du sexe de la victime.

  • Chez les hommes, qui représentent 73 % des victimes, l'arme blanche est écrasante, avec 50,8 % des cas (91 victimes)

Les armes à feu arrivent en seconde position avec 28,5 %.

  • Chez les femmes en revanche, si son utilisation reste la première méthode employée (31,3 %), elle est talonnée de près par la strangulation (28,4 %)

Cette différence est révélatrice de dynamiques criminelles distinctes :

  • L'arme blanche chez l'homme, s'inscrit souvent dans des conflits en extérieurs, tandis que la part élevée de la strangulation chez la femme peut être le marqueur d'une violence domestique, d'un crime commis dans un espace privé avec les moyens à disposition, ou d'un rapport de force physique différent

On observe également que les décès par arme à feu chez les femmes sont marginaux (7,5 %), renforçant l'idée que leur exposition à ce type d'armes est moindre.

Relation entre l'arme et le lien victime-auteur

Le type d'arme utilisée est également corrélé à la nature de la relation unissant la victime à l'auteur.

  • L'analyse montre que lorsque la victime et l'auteur sont des partenaires mariés, la lame est utilisée dans 55 % des cas, mais on note une part importante de strangulation (17 %) et d'utilisation du feu (14 %)

Pour les homicides entre amis ou commis par des inconnus, l'arme blanche reste majoritaire (environ 50 %), mais l'usage des armes à feu augmente sensiblement (environ 24-34 %).

> Cela suggère que l'arme blanche est l'instrument universel du passage à l'acte, mais que sa combinaison avec d'autres méthodes peut indiquer un crime davantage prémédité (pour l'arme à feu) ou davantage lié à une violence impulsive et physique (strangulation) dans le cadre intrafamilial.

Répartition des méthodes d'homicide par sexe des victimes à Ispahan (2013-2015)
Répartition des méthodes d'homicide par sexe des victimes à Ispahan (2013-2015)

Ages et sexes moyens des victimes

Un risque accru pour les hommes jeunes

La distribution par âge et par sexe des victimes d'arme blanche suit logiquement la tendance générale des homicides.

  • La majorité des victimes sont des hommes (73 %), avec un âge moyen de 34,9 ans, sans différence notable avec celui des femmes.

Cependant, la tranche d'âge la plus exposée est celle des 15-29 ans, qui concentre 39,5 % des victimes, suivie par les 30-44 ans (30,5 %).

> Chez les hommes, le pic de vulnérabilité se situe dans la classe des 25-29 ans.

Cette sur-représentation des hommes jeunes dans les statistiques de la mort par couteau correspond aux périodes de la vie :

  • Où les interactions sociales sont les plus intenses, les conflits de territoire de rivalité ou liés à des activités illicites sont les plus fréquents
  • Et où des conflits peuvent dégénérer en violence armée

Le profil des victimes féminines

Les femmes, qui constituent 27 % des victimes, présentent un profil d'âge différent.

  • Si la classe d'âge des 25-29 ans reste vulnérable, on observe une répartition plus large des victimes, avec une présence marquée dans la tranche des 30-34 ans, mais aussi chez les femmes de plus de 75 ans (5 % des victimes)

> Les statistiques indiquent que 19 % des victimes étaient des femmes au foyer.

Le fait qu'elles soient tuées dans leur environnement domestique, souvent par strangulation ou par arme blanche, corrobore l'hypothèse d'une violence exercée par un partenaire intime.

Le mariage représente d'ailleurs le lien connu dans 12 % des cas, et la catégorie « autres » (voisins, famille élargie) dans 26 % des cas, ce qui peut inclure des dynamiques familiales.

Statut marital, emploi et vulnérabilité sociale

Au-delà du genre et de l'âge, le statut marital et professionnel des victimes dessine un portrait-robot.

  • Plus de la moitié des victimes (54 %) étaient mariées au moment des faits, et 54 % étaient en situation d'emploi (ouvriers ou indépendants)

Le taux d'illettrisme chez les victimes (19 %) est un marqueur social important :

  • Il dépasse très probablement la moyenne nationale, indiquant que les populations les plus vulnérables et les moins éduquées sont surexposées au risque d'homicide par cette méthode

Le conflit peut survenir sur le lieu de travail, dans l'espace public, ou au domicile, et l'arme blanche, toujours disponible (couteau de cuisine, outil de travail), devient l'instrument fatal des différends qui auraient pu, dans d'autres contextes, rester non-létaux.

Mise en perspective criminologique

Comparaison avec les données mondiales

Les données d'Ispahan confirment une tendance observée dans la région européenne et méditerranéenne, où les instruments tranchants devancent les armes à feu. 

  • Alors que les Amériques enregistrent 75 % d'homicides par arme à feu, la région européenne n'en compte que 25 %, avec 37 % d'armes blanches

> L'étude d'Ispahan, avec 45,5 % d'armes blanches contre 22,8 % d'armes à feu, s'inscrit dans cette logique. 

Ce contraste souligne l'influence déterminante de la législation et des normes culturelles sur les méthodes criminelles.

Le taux d'homicide de la province (1,7 pour 100 000 en 2015) est d'ailleurs inférieur à la moyenne nationale iranienne estimée (4,8/100 000) et très en dessous des taux mondiaux, ce qui n'empêche pas l'arme blanche d'être le premier outil de ces violences.

  • Cela signifie que même dans des sociétés où le crime violent est moins répandu, elle reste le moyen privilégié lorsqu'il survient

Température, calendrier et absence de lien significatif

L'étude s'est attachée à vérifier l'existence d'une corrélation entre les homicides et des facteurs externes comme la température ou le jour de la semaine, souvent évoquée dans la littérature.

  • Contrairement à certaines recherches qui établissent un lien entre les pics de chaleur et la recrudescence des violences, les données d'Ispahan n'ont pas montré d'effet marqué

> Il n'y a pas de différence notable entre les mois chauds (21°C en moyenne) et les mois froids (5,8°C).

De même, la répartition entre les jours de semaine et le week-end (qui inclut le vendredi, jour de prière) est presque identique. 

  • Cette absence de corrélation robuste suggère que dans ce contexte culturel et religieux spécifique, les déterminants sociaux et relationnels priment sur les simples variations météorologiques ou calendaires

Les auteurs de l'étude insistent sur la nécessité, pour tout chercheur, d'intégrer les spécificités culturelles et religieuses dans son analyse.

Les limites de la statistique criminelle : la question des données manquantes

Un point fondamental soulevé par cette recherche est celui de la fiabilité des données.

  • Les experts notent que dans 21 % des cas, la relation entre la victime et l'auteur est inconnue, et dans 13 % des cas, la profession n'a pu être déterminée

Plus préoccupant encore, la discussion évoque le risque de sous-déclaration ou de mauvaise classification des homicides. 

> En raison de l'interdit religieux frappant la consommation d'alcool ou le suicide, certains décès violents pourraient être enregistrés comme accidents ou causes indéterminées pour éviter la stigmatisation des familles.

Pendant la période d'étude, la province a enregistré 4 729 décès accidentels et 832 décès de cause indéterminée.

  • Il est impossible de savoir combien de ces cas pourraient être des homicides maquillés

Cette « zone grise » de la statistique rappelle que le nombre de mort par couteau officiel est un minimum, et que la réalité de l'attaque mortelle est probablement plus élevée.

Enseignements criminologiques clés

Principe de disponibilité des armes et implications pratiques

Cette étude des homicides dans la province d'Ispahan en Iran fournit une démonstration claire d'un principe criminologique : la disponibilité des armes détermine les méthodes.

> Dans un pays où la possession d'armes à feu est restrictive, les couteaux sont la première arme des homicides et, sont impliqués dans près d'un cas sur deux.

Les victimes sont très majoritairement des hommes jeunes, actifs, et le geste fatal survient souvent lors d'une interaction conflictuelle, que la victime connaisse ou non son agresseur.

Les données féminines, avec une part importante de strangulation, rappellent que la violence domestique obéit à d'autres logiques.

Cette analyse, bien que limitée par l'opacité de certaines données, a le mérite de poser des bases factuelles dans un contexte où la recherche sur le sujet est rare.

Elle invite les autorités et les acteurs responsables à ne pas se focaliser uniquement sur la problématique des armes à feu, mais à considérer l'arme blanche comme un enjeu de sécurité publique à part entière, nécessitant des politiques de prévention spécifiques, ancrées dans la réalité sociale et culturelle locale.


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