06/03/2026

Pourquoi certains jeunes basculent plus tôt dans le crime ?

Pourquoi certains jeunes basculent plus tôt dans le crime ?

La relation entre l’âge et la criminalité est un fait établi en criminologie : les actes délictueux ont tendance à augmenter durant l’adolescence, pour culminer au début de l’âge adulte avant de baisser. 

Pourtant, cette courbe cache des réalités très différentes selon les groupes sociaux. 

L’analyse des données recueillies par Graham et Bowling (1995) auprès de jeunes Anglais et Gallois âgés de 16 à 25 ans permet d’explorer cette hétérogénéité.

  • Elle révèle que la question de pourquoi certains jeunes basculent plus tôt dans le crime trouve une piste de réponse dans le parcours éducatif

À tous les âges, les profils des criminels les moins instruits (ceux qui ont quitté l’école à 16 ans) diffèrent de ceux des plus instruits (ceux qui ont poursuivi leurs études au-delà de l’âge de la scolarité obligatoire).

L’enjeu est de déterminer si cette différence est une fatalité ou si elle s’explique par d’autres facteurs sociaux et familiaux.

Criminalité des jeunes et niveau d'étude
Criminalité des jeunes et niveau d'étude

Trajectoires criminelles qui divergent selon le niveau d'instruction

L'observation des statistiques fait apparaître des différences marquées dans la forme des courbes âge-délinquance entre les deux groupes.

Courbes âge-criminalité pour les infractions contre les biens
Courbes âge-criminalité pour les infractions contre les biens

Lecture des courbes âge-criminalité selon la scolarité

Analyse des données de Hansen (2003) issues de l'enquête de Graham et Bowling (1995).

Pour les infractions contre les biens (vols, cambriolages, dégradations) et le recel, les trajectoires sont opposées.

  • Chez les jeunes ayant quitté l’école à 16 ans, la participation aux délits est déjà élevée à 16 ans et décroît lentement ensuite
  • En revanche, pour ceux qui poursuivent leurs études, la courbe est ascendante jusqu’au début de la vingtaine, pour ensuite redescendre rapidement

Différences de persistance de la délinquance entre jeunes moins et plus instruits

À 25 ans, la criminalité de ce dernier groupe est devenue négligeable, alors qu’elle touche encore une part non négligeable des moins diplômés.

Pour les infractions violentes, si les deux groupes présentent un déclin après 16-17 ans, la pente est plus accentuée pour les jeunes plus instruits, creusant un écart avec l’âge.

Les facteurs sociaux qui pèsent sur la délinquance

L'écart entre ces deux trajectoires n'est pas une fatalité liée au seul niveau d'étude.

  • Il s'explique par une accumulation de facteurs de risque et de protection

Facteurs individuels et familiaux : ancrage social et transmission

Cette analyse montre que le fait de vivre avec ses parents après 16 ans agit comme un frein puissant, en particulier pour le recel et les violences.

  • Cela suggère qu’un cadre familial stable offre un contrôle social informel et un soutien qui limitent les opportunités et l’envie de passer à l’acte

> À l’inverse, avoir une famille ayant eu des contacts avec la police est l’un des prédicteurs les plus forts de la délinquance, toutes catégories confondues.

Ce résultat met en lumière un effet de transmission intergénérationnelle, où l’exposition à un environnement familial déviant normalise certains comportements.

Comparaison des cadre familiaux et déviances
Comparaison des cadre familiaux et déviances

Le rôle de l'école : au-delà de la transmission des savoirs

L'absentéisme scolaire est un autre facteur déterminant, qui explique une part importante de l'écart entre les groupes.

  • Il ne s'agit pas seulement d'un marqueur de désengagement scolaire, mais d'un moment où le jeune échappe à la supervision des adultes et se trouve exposé à d'autres personnes potentiellement déviantes, dans l'espace public

Le sentiment d'échec et d'aliénation scolaire, décrit par Willis (1977), peut ainsi conduire à la formation d’une contre-culture anti-scolaire qui se prolonge dans la délinquance.

L'environnement local : un terreau inégal

Les résultats confirment aussi le rôle du quartier.

  • Vivre dans un logement social ou dans une « zone défavorisée » socialement est corrélé à une probabilité plus élevée d'infractions contre les biens et de violences

Ces quartiers concentrent souvent d'autres facteurs de risque (précarité, manque de ressources, faible contrôle social), créant un environnement où les opportunités criminelles sont plus présentes et la probabilité d'être appréhendé, perçue comme plus faible.

Niveau d'instruction et délinquance : effet direct ou indirect ?

L’opposition entre les théories de l’invariance de Hirschi et Gottfredson (1983) et les travaux de Rowe et Tittle (1977) trouve ici un terrain d'application palpable.

L'hypothèse de l'invariance remise en cause

Hirschi et Gottfredson postulent que la relation entre l'âge et le crime est une constante universelle, indépendante des caractéristiques sociales. 

Or, les chiffres contredisent cette vision :

  • Les courbes âge-criminalité des deux groupes d’élèves sont statistiquement différentes

La criminalité n'est pas seulement une fonction de l'âge, mais également des étapes de la vie et des ressources dont disposent les individus pour y faire face.

L'éducation comme « investissement »

L’explication la plus convaincante est celle de l’investissement dans le capital humain. 

  • Pour Lochner (1999), l’éducation augmente les bénéfices futurs d’une activité légale (meilleurs salaires, emploi plus stable)

Un jeune qui poursuit ses études a donc davantage à perdre en commettant un délit, car cela compromettrait ses perspectives de carrière.

  • Cet effet « d’intérêt à se conformer » est un frein puissant à l’entrée ou à la persistance dans la délinquance

> À l’inverse, un jeune qui quitte l’école tôt, avec peu de perspectives sur le marché du travail, a un coût d’opportunité du crime plus faible.

Vers une explication unifiée des écarts de délinquance

Le test crucial consiste à introduire simultanément toutes ces variables explicatives dans le modèle statistique.

  • L'objectif est de voir si l'écart entre les deux profils persiste ou disparaît

Comment chaque groupe de variables réduit l’écart entre les jeunes

Part du fossé inter-groupes expliquée par chaque facteur
Part du fossé inter-groupes expliquée par chaque facteur

Analyse des contributions des variables dans les modèles de Hansen (2003). * "Non" signifie qu'après introduction de toutes les variables, les profiles des deux groupes ne sont plus statistiquement différents.

Quand les profils de délinquance deviennent statistiquement similaires

Les résultats sont éloquents : 

  • Pour les infractions contre les biens, l’ajout de l’ensemble des variables explique 90 % de l’écart initial entre les deux groupes
  • Les courbes se rejoignent à 16, 24 et 25 ans, et ne présentent plus de différence globale

Les facteurs les plus déterminants pour refermer ce fossé sont, par ordre d'importance :

  • Les variables scolaires (absentéisme)
  • Les variables individuelles (vivre chez ses parents)
  • Et familiales (contacts avec la police)

Pour le recel et les violences, l’introduction de tous les facteurs annule également la différence entre les deux groupes.

Ce que ces résultats impliquent pour les politiques publiques

En d’autres termes, si un jeune qui quitte l’école à 16 ans :

  • Vivait dans les mêmes conditions familiales
  • Ne faisait pas l’école buissonnière
  • Et vivait dans le même quartier qu’un jeune qui poursuit ses études, son profil de délinquance serait identique

Conclusion

L'analyse des statistiques anglaises et galloises démontre que la réponse à la question de pourquoi certains jeunes basculent plus tôt dans le crime ne réside pas dans une prédisposition liée à l'âge ou à un niveau d'étude en soi.

  • Les divergences observées entre les jeunes peu et très instruits s'évanouissent lorsque l'on tient compte de leur environnement familial, de leur comportement scolaire, et du quartier dans lequel ils grandissent

L'absentéisme scolaire, les antécédents familiaux avec la police ou le fait de ne plus vivre chez ses parents sont des marqueurs d'un cumul de vulnérabilités qui, ensemble, explique les trajectoires délinquantes.

> Ce constat est une invitation à dépasser les politiques pénales ciblant l'individu pour lui seul.

Il plaide en faveur d'approches intégrées, agissant à la fois sur le système éducatif pour lutter contre le décrochage, sur le soutien aux familles, et sur la mixité sociale dans les quartiers, afin de réduire les inégalités qui, in fine, déterminent en grande partie les parcours de vie.


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