16/07/2026

Pourquoi les chiffres de la violence augmentent autant

Pourquoi les chiffres de la violence augmentent autant

Entre 2016 et 2025, les données officielles françaises montrent une progression spectaculaire des violences sexuelles et conjugales enregistrées. 

Ce phénomène est souvent présenté et reprise à souhait comme le reflet d’une dégradation de la sécurité.

  • Pourtant, les enquêtes de victimation révèlent un écart persistant entre la délinquance réellement subie et celle qui remonte dans les statistiques policières

Ce décalage, désigné en criminologie sous le terme de « chiffre noir », invite à reconsidérer totalement la signification de cette progression.

  • La libération de la parole
  • L'amélioration de l'accueil des victimes
  • Et l'allongement des délais de signalement transforment le rapport à la plainte

Ce mécanisme est la clé pour comprendre pourquoi les chiffres de la violence augmentent autant sans que cela reflète nécessairement une explosion de la criminalité réelle, contrairement à la perception du grand public et au matraquage de la presse de grand chemin.

L'écart entre criminalité réelle et statistiques officielles

Ce que mesure vraiment la statistique policière

La hausse continue du nombre de victimes de violences enregistrées par la police et la gendarmerie alimente un récit médiatique « d'ensauvagement » de la société française.

Or la criminologie distingue de longue date trois mesures de la délinquance :

  • La criminalité réelle
  • La criminalité enregistrée
  • Et l'écart entre les deux, désigné sous le terme de chiffre noir

Sebastian Roché, Laurent Mucchielli et Philippe Robert rappellent que les statistiques policières mesurent d'abord une activité administrative, l'enregistrement de plaintes, et non directement un phénomène social.

> Cette vulgarisation examine dans quelle mesure la libération de la parole, entendue comme une transformation du rapport des victimes à la dénonciation, explique la progression des indicateurs officiels de délinquance ces dernières années.

Pourquoi le chiffre noir reste massif

Les enquêtes de victimation de l'Insee et du SSMSI (Cadre de vie et sécurité, puis Vécu et ressenti en matière de sécurité) montrent que la propension à porter plainte reste très hétérogène : 

  • Environ une victime sur dix pour des violences au sein du ménage, contre neuf sur dix pour un vol de voiture abouti
  • L'enquête Genese, sur les violences subies avant 15 ans, ne recense que 8 % de signalements pour les violences intrafamiliales et 4 % hors cadre familial

Ce différentiel de déclaration, plus que le volume brut des infractions, structure une large part des évolutions observées.

Pourquoi le chiffre noir reste massif en France ?
Pourquoi le chiffre noir reste massif en France ?

La libération de la parole et son effet sur les violences sexuelles

Comment #MeToo a modifié le comportement de plainte

Le SSMSI relie explicitement la hausse des victimes de violences sexuelles et sexistes enregistrées à la « libération de la parole » consécutive au mouvement #MeToo.

  • Selon la nomenclature retenue pour le Haut Conseil à l’Égalité, 229 000 personnes ont été enregistrées comme victimes d'infractions sexistes en 2020 (+8 % par rapport à 2019), évolution que le SSMSI inscrit dans la continuité de ce mouvement social

> La médiatisation a pu inciter des victimes, jusque-là réticentes, à franchir le seuil d'un commissariat, sans que cela indique une recrudescence proportionnelle des faits eux-mêmes.

L'impact des campagnes de sensibilisation sur les signalements

Les communiqués du ministère de l'Intérieur associent systématiquement la hausse des violences conjugales et sexuelles enregistrées à l'amélioration des conditions d'accueil des victimes, amorcée notamment par le Grenelle des violences conjugales.

  • Le nombre de victimes de violences conjugales enregistrées a doublé entre 2016 et 2023, avant de se stabiliser en 2024 (+0,4 %) puis de repartir à la hausse en 2025

> Une capacité institutionnelle accrue à recueillir la plainte, la formation des agents, des dispositifs dédiés, élargit mécaniquement l'entonnoir par lequel les faits subis deviennent statistique officielle, indépendamment du volume réel de violences.

L'effet des délais de signalement sur la hausse des enregistrements

Pourquoi les plaintes pour faits anciens augmentent

Une part croissante des plaintes enregistrées chaque année porte sur des faits anciens.

  • Le SSMSI observe que le délai moyen entre la date des faits et leur enregistrement s'est allongé sur la période 2016-2023, un phénomène documenté par Matinet et Sterchele

Cette dynamique gonfle le flux annuel de victimes enregistrées sans correspondre à une hausse de l'incidence des violences au titre de l'année considérée :

  • Une victimation ancienne, révélée tardivement, est comptabilisée l'année de sa dénonciation, non de sa survenue
L'effet des délais de signalement
L'effet des délais de signalement

Les limites des comparaisons temporelles

L'Insee souligne que les évolutions des statistiques de délinquance enregistrée peuvent résulter aussi bien d'un changement réel des phénomènes délinquants que d'une modification du comportement des victimes ou des pratiques d'enregistrement.

  • Les catégories statistiques évoluent elles-mêmes, telle la nomenclature des infractions sexistes du Haut Conseil à l'Égalité, rendant délicates les comparaisons dans le temps

> Les enquêtes de victimation, bien qu'imparfaites, offrent malgré tout un contrepoint indispensable, car elles reflètent plus fidèlement l'expérience des victimes que la seule statistique policière.

Interpréter la hausse des statistiques de criminalité

Démêler évolution réelle et évolution de la mesure

La hausse des statistiques officielles de la criminalité observée ces dernières années, en particulier pour les violences sexuelles et conjugales, s'explique en grande partie par :

  • Une transformation du rapport des victimes à la dénonciation
  • La libération de la parole
  • « L’amélioration » de l'accueil policier
  • L’allongement des délais de signalement, plutôt que par une recrudescence proportionnelle de la criminalité réelle

Les enquêtes de victimation rappellent que le chiffre noir demeure considérable, ce qui invite à une lecture extrêmement prudente des séries administratives et à leur confrontation systématique avec les données de victimation.

> Une analyse criminologique rigoureuse commande de distinguer, dans toute variation statistique, ce qui relève de l'évolution du phénomène sociétal de ce qui relève de l'évolution de sa mesure.


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