15/07/2026

Quand la violence au couteau vise les femmes

Quand la violence au couteau vise les femmes

Les chiffres sont têtus : dans une ville turque de taille moyenne (Erzurum, environ 800 000 habitants), sur une décennie, le nombre de victimes féminines de crimes au couteau était trois fois supérieur à celui des suspectes.

Peu importe le pays, les femmes ne sont pas des actrices équivalentes de cette violence ; elles en sont les cibles désignées

  • Et pourtant, la littérature scientifique s'est rarement penchée sur cette forme spécifique d'agression

L'étude qui sert de socle à cet article a analysé 514 affaires impliquant 557 femmes victimes, à partir de 3 061 dossiers de police enregistrés entre 2002 et 2012.

  • Ce corpus permet de brosser un portrait précis, factuel et sans concession de ce phénomène trop souvent relégué au rang de simple fait divers

Comprendre les mécanismes des attaques au couteau contre les femmes

Définitions et typologies de la violence

La violence se définit comme l'usage de la force entraînant des dommages ou des pertes sur le corps d'autrui.

  • Selon les travaux cités dans la recherche, un comportement violent inclut la dureté, la rudesse, la contrainte et l'inhibition

Lorsqu'un individu se trouve restreint dans la poursuite de ses objectifs, le recours à la violence peut apparaître comme une solution alternative chez ceux qui échouent à résoudre les conflits par la communication.

  • La violence à l'encontre des femmes se caractérise par des comportements brutaux aboutissant à des souffrances physiques, physiologiques ou générales.

Plus de 95 % des auteurs de ces violences sont des hommes, conjoints ou petits amis.

Quatre formes de violence contre les femmes sont distinguées :

  • Physique (incluant les agressions au couteau et par arme à feu)
  • Physiologique (menaces, insultes, critiques, jalousie excessive)
  • Générale (viol, pornographie forcée)
  • Et financière (restriction de l'autonomie monétaire)
Typologies de violence envers les femmes
Typologies de violence envers les femmes

Perspectives théoriques : approches féministe et systémique

Deux cadres explicatifs dominent l'analyse des violences faites aux femmes. 

  • La théorie féministe attribue l'émergence de ces violences aux différences physiques entre les sexes, qui ont historiquement conduit à une domination masculine et à une restriction des femmes dans toutes les sphères de la vie

Dans cette structure paternaliste, l'homme exerce l'autorité familiale et la femme se doit d'obéir.

  • Toute objection ou refus peut être perçu comme une raison suffisante pour recourir à la violence
  • Par ailleurs, les femmes tendent à tolérer ces agressions et hésitent à les signaler, considérant une dénonciation comme une trahison ou une source de honte familiale

En Turquie, 40 % des femmes considèrent qu'une mauvaise cuisine, une objection au mari ou un refus de rapport sexuel justifient des violences.

La théorie des systèmes familiaux envisage la famille comme un système composé de sous-systèmes dont les dysfonctionnements génèrent des violences.

L'exposition à la violence durant l'enfance, la consommation d'alcool ou de drogues et le manque de maîtrise de soi constituent des facteurs déterminants.

Les individus ayant vécu ou observé des comportements violents dans leur enfance reproduisent ces schémas à l'âge adulte :

  • Les hommes deviennent plus susceptibles d'user de violence envers leur compagne, tandis que les femmes tolèrent davantage les agressions et les répercutent sur leurs enfants

Profil et caractéristiques des victimes de violences armées

Données démographiques et prévalence

Sur les 12 757 personnes impliquées dans les affaires de crimes au couteau recensées, les femmes représentaient 9 % des suspects, victimes et témoins confondus.

  • Plus précisément, elles constituaient 6 % des suspects, 6 % des témoins et 18 % des victimes
  • Parmi les 1 084 femmes impliquées, 557 (51,4 %) étaient victimes, 517 (47,7 %) suspectes et 10 (0,9 %) témoins

> Le nombre de victimes féminines s'avérait trois fois supérieur à celui des suspectes, indiquant une vulnérabilité accrue des femmes dans ce type d'affaires.

L'analyse de la victimisation révèle que 82,9 % des femmes ont été blessées au couteau, 14,5 % menacées, 1,1 % volées et 4 ont été tuées. 

La tranche d'âge la plus représentée (26-45 ans) regroupait près de 70 % des victimes et plus de 10 % des victimes avaient moins de 18 ans.

> Sur le plan matrimonial, 65,4 % des victimes étaient mariées, 27 % célibataires, 5,3 % veuves et 2,3 % divorcées.

Niveau d'éducation et situation socio-économique

Plus de la moitié des victimes étaient diplômées de l'école primaire, 15,3 % étaient analphabètes et seulement 5,6 % possédaient un diplôme universitaire.

Ces chiffres doivent être mis en perspective avec les données de la population générale. Dans la ville étudiée :

  • 10 % des habitants sont analphabètes
  • 9 % savent à peine lire
  • Et 45 % sont diplômés de l'école primaire, avec une proportion de femmes plus élevée dans ces catégories

Les résultats suggèrent que les femmes peu instruites ne sont pas les seules concernées.

Concernant la migration, 35,2 % des victimes étaient immigrées, tandis que 60 % de la population totale l'était.

> Seules 25 % des victimes exerçaient une activité professionnelle, une proportion identique au taux d'emploi féminin en Turquie.

Situation des femmes victimes en Turquie
Situation des femmes victimes en Turquie

Facteurs déclenchants et modalités des agressions par arme blanche

Distribution temporelle et spatiale

Les affaires de crimes au couteau contre les femmes ont connu une augmentation progressive à partir de 2002, atteignant un pic en 2008 avant de décroître.

  • Les agressions surviennent davantage au printemps et en été, le dimanche étant le jour le plus concerné, et principalement entre 18 heures et 22 heures

Ces observations concordent avec les travaux antérieurs sur les activités quotidiennes et les interactions familiales.

La majorité des faits (90 %) se déroulaient en zones urbaines, dans les rues (48,9 %) et les domiciles (34,2 %).
- Les autorités étaient informées des agressions principalement par les appels d'urgence (75,6 %) et les dépôts de plainte en commissariat (14,8 %)

Relations entre victimes et suspects

Dans 81,3 % des cas, victimes et suspects étaient en relation et se connaissaient avant l'incident. La nature de ces relations était la suivante :

  • 32,9 % des suspects étaient les maris
  • 23,2 % les petits amis
  • 22,4 % des parents
  • Et 13,2 % des voisins

Près de 80 % des crimes au couteau contre les femmes relèvent donc de violences domestiques.

> La majorité des parties (90,5 %) n'avaient pas été impliquées dans une affaire similaire antérieure.

Déclencheurs et intentionnalité

Les motifs principaux des agressions au couteau étaient les disputes et insultes réciproques, la déclaration d'intention de divorce par la femme et les accusations d'infidélité formulées par l'homme.

  • Avant le passage à l'acte, des disputes (90 %), des insultes (64 %) et des contacts physiques (80 %) étaient survenus
  • Plus de la moitié des suspects (52,1 %) se sont rendus sur les lieux avec l'intention de confronter la victime, mais près de 70 % ont utilisé le couteau intentionnellement après leur arrivée
Déclencheurs d'agressions et intentionnalité
Déclencheurs d'agressions et intentionnalité

Localisation des blessures et types d'armes

Les blessures étaient majoritairement localisées sur les mains, les jambes, les bras et le visage.

  • Les mains et les bras suggèrent des mouvements de défense, tandis que les jambes constituent une cible privilégiée pour infliger une punition sans provoquer de dommages majeurs
  • Les types de blessures se répartissaient en coupures (63,8 %), égratignures (20 %) et blessures par perforation (14,4 %)
  • Les suspects utilisaient principalement des couteaux de poche et des couteaux de cuisine, faciles à se procurer et légaux

> Près de 70,5 % des suspects avaient l'habitude de porter un couteau, ce qui favorise le recours à l'arme en situation de conflit.

Discussion et perspectives pour la prévention des violences faites aux femmes

Synthèse des résultats

Cette recherche confirme que les violences au couteau contre les femmes constituent une forme spécifique et grave de violence conjugale.

  • Les auteurs sont très majoritairement des conjoints ou ex-conjoints, et les victimes présentent des profils variés, bien que les femmes de 26 à 45 ans forment le groupe le plus exposé

Les facteurs déclencheurs s'inscrivent dans des dynamiques relationnelles conflictuelles où le contrôle et le refus de l'autonomie féminine sont centraux.

> La dimension intentionnelle des actes, la précision des frappes et la conscience des auteurs contredisent l'idée d'une perte de contrôle passagère.

Recommandations pour la prévention

Selon les chercheurs, trois axes principaux se dégagent pour réduire l'ampleur de ce phénomène. 

Le renforcement des sanctions légales contre le port et l'usage des couteaux constitue une mesure dissuasive :

  • Selon eux les données indiquent qu'un durcissement des lois s'accompagne d'une baisse des crimes au couteau (pratique mise en place dans de nombreux pays, mais qui ne fonctionne pas à elle seul)
  • La mise en œuvre de programmes de sensibilisation aux droits des femmes et aux méfaits des violences, en ciblant prioritairement le système éducatif, apparaîtrait nécessaire
  • Enfin, le renforcement de la confiance entre citoyens et autorités publiques favoriserait le signalement des faits et réduirait le recours à des modes de résolution de conflits autogérés

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